L’histoire d’une photo n°6

Cette semaine j’ai choisi de vous faire découvrir une photo qui provoque généralement beaucoup de questions sur la façon dont elle a été réalisée et sur l’attitude peu commune de ce grand requin blanc australien.

Australie du Sud.

Cette nouvelle expédition est bien triste : cela fait 13 longs jours que nous sommes en mer au large des îles Neptune et nous n’avons pas vu l’ombre d’un requin ! Chaque jour nous tentons notre chance en naviguant entre Neptune Nord et Neptune Sud. Mais il faut se rendre à l’évidence : les grands blancs sont aux abonnés absents ! En plus, les conditions météo de ce mois d’août en plein hiver australien ne font que se dégrader : depuis une semaine les températures ont brutalement chuté et les tempêtes s’enchainent. Rares sont ceux à bord qui résistent encore au mal de mer… Aujourd’hui, je donnerai n’importe quoi pour retrouver la terre ferme !

Il nous reste encore 2 jours avant de reprendre la route pour Port Adelaide situé à 24 heures de navigation des îles Neptune. Andrew Fox vient me chercher dans ma cabine pour une réunion dans le carré central avec son père Rodney et notre capitaine. Rodney me propose de tenter le tout pour le tout : nous rendre sur le site de Dangerous Reef situé à quelques heures de mer de Port Lincoln. Dangerous Reef est situé dans les eaux de l’Australie-Méridionale où 3 grands courants marins se rencontrent. C’est ici que les séquences avec un vrai grand requin blanc ont été tournées par Steven Spielberg pour son film « Les dents de la mer ». C’est également ici que l’équipe Cousteau a tourné ses documentaires sur le grand requin blanc.

Les gardes-côtes ont aperçu des chasses d’otaries sur le bord du récif. C’est probablement notre ultime chance d’apercevoir des grands requins blancs et de sauver cette expédition. Mais il y a un mais… Une nouvelle tempête se rapproche, beaucoup plus puissante que les précédentes avec des vents à plus de 100 km/h et des creux de plus de 8 mètres. Les conditions de la traversée risquent être difficiles dans les prochaines heures. Nous décidons néanmoins de lever l’ancre immédiatement pour 14 heures de mer. Tandis que l’équipage prépare le bateau, nous rangeons le matériel de plongée, attachons solidement les cages et arrimons tout ce qui peut l’être à bord.

Cela fait 4 heures que nous naviguons dans une mer déchainée et nous sommes à présent au cœur de la tempête. Il est impossible de rester debout ou même assis dans le carré central sans prendre le risque de se faire éjecter quand le bateau subit les assauts des vagues. Nous avons rejoints nos couchettes dans lesquelles nous tentons par tous les moyens de nous caler. C’est la première fois en 10 ans d’expédition que je vis une telle traversée. Pour la première fois sur un bateau, la peur me gagne et je ne suis pas le seul (ce qui m’inquiète d’autant plus !). Et c’est sans compter sur le mal de mer qui, cette fois, a raison des plus aguerris et qui personnellement me terrasse ! Exténué à force d’être malade et de lutter contre la puissance des éléments, je fini par m’endormir.

J’ouvre péniblement les yeux et me surprend à apprécier le calme qui règne à bord. Je rejoins le pont sur lequel Andrew et Rodney sont déjà afférés à préparer les cages et le matériel de plongée. Nous attachons 2 morceaux de thon attachés à une corde et reliés à un ballon de baudruche pour éviter qu’ils ne coulent. Contrairement à ce que l’on peut entendre (ou penser), il est quasi impossible de faire venir des grands requins blancs sans utiliser une source odorante. L’attente est très courte : à peine l’appât est il mis à l’eau qu’un grand requin blanc se précipite dessus ! Alors que le premier morceau de thon est avalé, le requin se jette sur le second. Andrew m’explique qu’il reconnait le comportement de ce requin : il s’agit de UFO, un grand requin mâle dont la particularité est de se jeter sur ses proies en sautant hors de l’eau (d’où le surnom de UFO qui signifie Objet Volant Non Identifié en anglais). Cette technique d’attaque commune avec les grands requins blancs d’Afrique du Sud n’a quasiment jamais été observée avec les grands blancs australiens.

Je suis le premier à m’équiper et à rejoindre la cage de surface. Mais une fois sous l’eau quelle déception : on ne voit rien ! La visibilité ne doit pas dépasser 3 mètres. La tempête des dernières heures a tout brassé laissant place à un épais brouillard de sédiments sous-marins en suspension. Je tente malgré tout de me positionner devant la porte de la cage ouverte mais très vite je me rends compte que je ne peux réaliser aucune image correcte dans ces conditions. Je n’aperçois que l’ombre immense du requin qui passe et repasse autour de la cage. Je stoppe la plongée et je demande à l’équipe de me faire remonter à bord. Fin de l’avant dernière journée.

Je crois qu’il est encore plus frustrant de savoir les requins présents sans pouvoir réaliser la moindre image sous-marine que de ne pas en voir un seul !

Dernière journée – Les conditions ne se sont pas arrangées durant la nuit. Le vent est toujours très fort et les vagues nombreuses. Cette année je ne réaliserai aucune image sous-marine à mon grand désespoir. Quand on connait les sacrifices humains et financiers pour monter et réaliser de telles expéditions on peut aisément comprendre notre déception… On comprend mieux également pourquoi il m’a fallu près de 10 ans pour réunir les photographies présentes dans mon livre « Le grand requin blanc du mythe à la réalité » !

Rodney Fox me propose de mettre à l’eau le hors bord pour m’emmener de l’autre côté de Dangerous Reef, là où les otaries se prélassent au soleil sur les rochers et se mettent régulièrement à l’eau pour chasser.

J’embarque seul avec Pooly, l’un des membres d’équipage. Nous jetons l’ancre dans une petite anse propice aux chasses de requins. Je me positionne allongé à l’avant du bateau. L’attente commence. Et elle va durer ! Jusqu’au moment où une dizaine d’otaries se laissent glisser dans l’eau attirant immédiatement 2 requins qui apparaissent comme par enchantement. Je réalise des clichés de ces ailerons qui fendent la surface de l’eau et qui attisent tant notre imaginaire! Ces photos nous permettront de procéder à l’identification de ces requins grâce aux marques et blessures présentes sur leurs ailerons.

Mais un requin vient jouer les troubles fête : UFO a rejoint son territoire de chasse et je ne vais pas tarder à comprendre les raisons qui ont poussées l’équipe à baptiser ce requin de ce nom….

UFO effectue un premier passage le long du bateau qui me permet de me rendre compte de sa taille quand il passe à mes côtés : Il dépasse les 4,50 mètres de notre hors-bord…

Il fait demi-tour devant moi, accélère et effectue une première attaque sur une otarie qui parvient à éviter la morsure. Qui a dit que les grands blancs étaient solitaires et ne chassaient jamais en bande ? Nous assistons à une chasse organisée : 2 squales encerclent à présent les otaries et semblent resserrer leur cercle tandis qu’UFO effectue des attaques répétées dans le groupe mais pour le moment, sans succès. Les images s’enchainent jusqu’au moment où UFO décide de plonger et de disparaitre. Pooly me fait signe que c’est terminé. Alors qu’il s’apprête à relever l’ancre, je le stoppe dans son élan et lui demande de ne pas bouger. Depuis le temps que je travaille sur les requins si il y a bien une chose que j’ai compris c’est que la photo animalière est un savant cocktail de patiente, de feeling et de ressenti. Le tout saupoudré d’un gros soupçon de chance ! Et ce soupçon de chance j’espère bien en bénéficier pour ce dernier jour ! Car pour le ressenti, je sais et je sens qu’il faut que nous attendions. Je vois bien que Pooly ne comprend pas ma décision mais j’ai la chance de travailler avec une équipe formidable qui a toujours respectée mes choix et ne les a jamais jugée.

Les minutes s’égrainent lentement. Très lentement. Trop lentement. Je n’en peux plus d’être allongé sur le montant métallique du bateau. Alors que je m’apprête à rejoindre Pooly, les 2 requins agrandissent brutalement le cercle autour des otaries. Instinctivement, comme un chasseur le ferait face à sa proie, j’arme mon appareil photo et je vise le centre du cercle créé par les 2 requins. Une ombre apparait sous la surface et grossit dans mon viseur. Au même moment une vague plus importante vient s’écraser sur le hors-bord me déséquilibrant au moment où UFO, remontant à grande vitesse et à la verticale, surgit à la surface. Tout va alors très vite : en même temps que je chute, j’appuie sur le déclencheur qui crépite à la vitesse de 7 images par seconde avant de m’écraser lamentablement sur le plancher du bateau! J’en serai quitte pour un bel hématome et une entorse cervicale…

Une vision restera longtemps gravée dans ma mémoire mais aussi (et surtout !) sur ma carte numérique: celle de ce requin au corps aux ¾ sorti hors de l’eau, gueule ouverte, dentition apparente, tournant sa gueule au dernier moment dans ma direction avec l’air de vouloir me dire « avec cette photo ton expédition et ton reportage sont sauvés » !

Si l’histoire de cette photographie vous a plu, n’hésitez pas à visiter ma page Facebook pour y retrouver les anciennes histoires d’une photo en cliquant sur le logo like-su-facebook

Requin 3

 

 

 

 

 

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2 commentaires pour L’histoire d’une photo n°6

  1. La photo d’une vie ! Au top !

  2. djonibigoude dit :

    Une de mes préférée !!!! bise !!

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