L’histoire d’une photo n°5

Cette semaine je vous fais partager non pas une mais plusieurs photographies réalisées lors de la tentative de sauvetage d’un jeune grand requin blanc. Ces photographies ont été diffusées dans plusieurs médias internationaux mais aussi sur les principales chaines de télévision australiennes.

Australie du Sud

Après avoir essuyé plusieurs tempêtes, des températures glaciales, une houle permanente (un mal de mer omni présent !) et plus de 3 plongées épuisantes par jour, nous aurions dû ce soir être heureux d’avoir vécu une fantastique aventure humaine partagée avec mon équipe et une fabuleuse aventure animale grâce à la présence exceptionnelle d’un grand nombre de requins blancs (chaque jour, nous avons eu un minimum de 3 requins blancs durant nos plongées et jusqu’à 7 grands blancs sur une seule plongée !).

Pourtant, c’est un goût d’inachevé qui plane à bord. Car, au large des îles Neptune, nous n’avons rien pu faire pour un jeune grand requin blanc blessé par des hommes sans scrupules.

Retour en arrière :

Lors de ma première plongée en cage de surface, alors qu’un grand requin blanc tourne autour de moi depuis plus de 10 minutes, mon regard est attiré par une forme sombre cerclée de blanc. Ce n’est que bien plus tard, quand cette forme remonte vers moi que je remarque qu’il s’agit d’un jeune grand requin blanc d’un peu plus de 2,50 m bien mal en point : la peau du dos est totalement entaillée et ce requin ne s’approche pas suffisamment pour me permettre de comprendre l’étendue de ses blessures.

Je réalise plusieurs clichés qui sont analysés dès mon retour à la surface par Andrew FOX et son équipe scientifique : nous avons à faire à un jeune mâle de moins de 3 mètres probablement âgé de 4 ou 5 ans. Contrairement à ce que nous pensions son corps n’est pas entouré d’une corde ou d’une ligne de pêche mais d’un cercle de plastique blanc semblable aux cerclages de sécurité en plastique utilisés pour les colis.

Étonnamment, et malgré ses terribles blessures, il est encore capable de nager mais d’une manière plus lente que la plupart des autres requins. Il a bien du mal à utiliser sa nageoire pectorale gauche dont les mouvements sont limités en raison de ce cerclage qui le handicape sérieusement pour tourner (il a toutefois réussi à s’adapter en effectuant d’étranges mouvements avec sa tête pour réaliser ses déplacements).

Ce soir nous décidons de le baptiser STRAPPY (ce qui signifie « lanière »). Mais l’étape suivante consiste à décider de la façon dont nous allons tenter de le dégager de ce piège de plastique. Car une chose est sûre : ce requin est voué à une mort lente et douloureuse au fur et à mesure qu’il grandira et que le plastique s’enfoncera un peu plus dans ses chairs.

Dès le lever du jour, Andrew, Jennifer et moi-même préparons notre première plongée en cage de profondeur : armés d’un assortiment de couteaux et de plusieurs appâts, nous atteignons rapidement les 30 mètres (profondeur qui, nous le savons, limitera notre temps de plongée et donc les possibilités de libérer Strappy).

Jennifer est chargée d’attirer le requin avec les appâts tandis qu’Andrew et moi-même nous positionnons devant les 2 portes ouvertes de la cage. Rapidement attiré par les appâts, Strappy apparait dans le bleu et commence à tourner autour de nous. Nous constatons avec effroi ses blessures : le cerclage est profondément enfoncé dans ses chairs. Il présente une plaie béante de 5 cm de large et de plus de 10 cm de profondeur sur la totalité de la largeur de son corps. L’une de ses branchies est totalement détruite.

A plusieurs reprises, nous pensons réussir à couper le lien mais c’est sans compter sur l’extrême prudence du squale. Nous devons rapidement nous rendre à l’évidence : ce n’est pas sur cette plongée que nous arriverons à atteindre notre objectif. D’autant plus qu’un autre requin que nous connaissons bien vient jouer les troubles fête : Carlos un puissant mâle de plus de 4 mètres attiré par l’odeur des appâts tourne autour de la cage obligeant le jeune Strappy à s’incliner devant plus fort que lui.

Une fois la plongée terminée, l’équipe est réunie autour de mon ordinateur pour découvrir les images réalisées. C’est un bien étrange et pesant silence qui règne à bord au fur et à mesure que les photos défilent. Pour tenter d’expliquer ce qui a bien pu se passer, 3 théories s’affrontent:

– Strappy a été accidentellement capturé dans des filets et avant de s’en débarrasser ses tortionnaires lui ont passé autour des ouïes ce cerclage de plastique.

– L’hypothèse la plus crédible (car déjà vérifiée sur d’autres cas) est qu’un navire a tenté de le capturer à l’aide de ce cerclage utilisé à la façon d’un collet. La ligne a probablement cassée et le requin s’est retrouvé prisonnier dans son carcan de plastique qui, au fur et à mesure de sa croissance, s’est enfoncé un peu plus profondément dans ses chairs.

– Une dernière hypothèse, beaucoup moins crédible et difficile à croire : ce requin aurait pu se prendre seul dans ce cerclage jeté à la mer depuis un bateau…

Les jours suivants, nous enchainons les plongées et mettons en place plusieurs procédures pour tenter de délivrer ce petit requin de cet amas de plastique.

Malheureusement, toutes nos tentatives restent vaines y compris la plongée de la dernière chance que nous réalisons ce soir.
A 19h alors que la nuit est tombée nous chargeons la cage d’appâts et de sang pour donner l’envie au requin de s’approcher au plus près attiré par ces nombreux morceaux de thon. Après 20 minutes passées par 25 mètres de fond dans le noir absolu uniquement illuminé par nos torches, nous devons, une fois de plus, nous rendre à l’évidence : le requin garde ses distances et nous empêche d’agir sans prendre des risques inconsidérés. Et, comme pour nous signifier que nous ne pouvons plus rien faire pour lui, il disparait définitivement dans les profondeurs alors que nos ordinateurs de plongée nous rappellent à l’ordre en nous signalant qu’il est temps d’entamer notre remontée.

Epilogue :

Quelques semaines plus tard, une nouvelle expédition à laquelle je ne peux malheureusement pas participer est montée dans l’urgence pour tenter de retrouver Strappy.

Moins d’une heure après l’arrivée de l’équipe aux îles Neptune, il fait son apparition ! Andrew FOX décide de changer de mode opératoire : il va tenter de couper le lien depuis la plateforme arrière du navire en attirant le requin avec un morceau de thon. Après plusieurs tentatives et plusieurs heures d’acharnement, il faut se rendre à l’évidence : çà ne fonctionne pas, le requin est trop méfiant.

Il faudra plusieurs plongées en cage de profondeur pour qu’Andrew réussisse à sectionner le lien en sortant de la cage et en s’immobilisant pour attendre le passage de Strappy au-dessus de lui, attiré par l’appât que Jennifer lui propose une fois de plus. Le lien de plastique lui sera définitivement retiré au cours de la plongée suivante.

Ce soir, le silence qui règne habituellement sur les îles Neptunes est recouvert par les cris de joie et les applaudissements de toute une équipe lorsque Andrew et Jennifer remontent à la surface.

Au loin, un aileron fend fièrement la surface de l’eau.

« Tant que les êtres humains continueront à répandre le sang des animaux, il n’existera pas de paix dans le monde. Il n’y aura aucune justice tant que l’homme empoignera un couteau ou un pistolet pour détruire des êtres plus faibles que lui. »
Isaac Bashevis Singer

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3 commentaires pour L’histoire d’une photo n°5

  1. labaye dit :

    Je n’ai qu’un mot à dire: bravo.

  2. Sonia dit :

    Ces images parlent d elles mêmes,l homme est le plus grand prédateur et destructeur de la nature. Heureusement qu il existe des personnes comme vous avec un tel acharnement. Merci.

  3. Marjorie dit :

    La tâche est immense, mais chacun de vos mots, chacune de vos photos, chaque plongée nous encouragent à faire un peu plus et à sensibiliser les nouvelles générations. Merci

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